Thursday, November 12, 2009

VIE DE SINGE

Traduit de l’anglais par Edmond-Louis Dussault

Montréal, juillet 2009

Oh, mon époque singe ! Voilà que ça commence. Pendant des années et des années, quand on me demandait ce que je voulais pour mon anniversaire, ou si j’avais une demande spéciale pour Noël, je disais toujours : la meilleure chose pour moi, ce serait un singe. Un singe ? De quoi le nourrirais-tu ? Où le garderais-tu, ton singe ? Tout le monde riait. J’étais leur risée. Qu’est-ce que je m’imaginais ? C’était impossible. Ils me traitaient comme une fille un peu spéciale, comme une idiote. Même si je n’avais encore jamais vu un vrai singe, je voulais un singe.

Puis le jour est venu où j’ai vu mon singe dans une animalerie. C’était merveilleux ! C’était absolument le singe que je cherchais. Il était dans une boîte en bois, dans un coin. Il y avait un petit écriteau : Singe africain. Tanganyika. Il était seul. Ici c’est l’Allemagne, ai-je dit. En Allemagne, il y a l’hiver, la neige. Il était déconcerté. Tout était nouveau. Il ne savait pas ce qu’il faisait dans cette caisse, sans rien d’autre qu’un bol d’eau. Pauvre petite bête, totalement égarée.

Je suis restée une heure dans le magasin et avant de partir, je lui ai dit : « Tiens bon ! Je vais revenir te chercher ! »

J’ai dit à l’employé du magasin que mon anniversaire approchait. Il m’a offert un bonbon puisé dans son tablier.

― Non, ai-je dit. Le singe fait-il de la musique ? Je pensais aux capucins des orgues de Barbarie.

― Pas encore, a-t-il répondu.

Alors je suis partie. Je suis rentrée directement à la maison et j’ai pleuré et pleuré jusqu’à ce que mon frère me trouve. Hermann Hans, c’était l’autorité. Il était l’aîné. Anneliese était deuxième. Ma petite sœur Romy et moi n’étions rien.

Hermann Hans était d’accord pour m’aider. Peut-être pourrait-il arranger quelque chose, mais il lui fallait du temps, il était de mon côté.

Un jour a passé, une semaine. Tout dépendait de Hermann Hans. J’attendais. Je ne pouvais rien faire d’autre que de souffler sur les dés.

Finalement Hermann Hans est allé voir Père et lui a dit trois choses : c’est l’anniversaire d’Eva ; Eva a trouvé un singe ; et troisièmement, il croit qu’Eva devrait avoir ce singe.

J’ai eu ce singe.

Bimbo. J’avais sept ans. Je n’ai aucune idée de la façon dont j’ai appris à m’occuper d’un singe, mais j’étais parfaitement seule et j’ai été tenue responsable de son éducation : le faire manger, le faire chier, le peigner. Dès le début, Bimbo était mon singe à moi, personne d’autre n’était à la hauteur du défi.

Il est arrivé à la maison dans une cage, une chose fantastique que Père a installée dans le hall d’entrée. Bimbo jouait au majordome, prêt à prendre votre manteau à la porte. Un petit bout d’homme avec le ventre ridé et des poils raides sur les mamelons. C’était Bimbo. L’hiver venu, une des bonnes, la rousse, lui a fait un pull, un truc vert comme en portent les Autrichiens des Alpes. Ma sœur Anneliese pensait que c’était de la folie. « Il a son poil ! » Mais elle ne savait rien. Bimbo aimait les vêtements. Romy et moi le bichonnions. Nous l’asseyions sur une vieille chemise déposée sur le plancher et nous lui lisions des histoires. Nous lui montrions des livres d’images. Il s’amusait. Mais Anneliese n’aimait pas les singes. Bimbo était sale. Il était impur. Elle prétendait qu’il deviendrait malade. En fait, elle ne l’a jamais accepté.

La moitié du temps, il était en-dehors de sa cage. Parfois je l’emmenais à l’école avec moi. J’y allais avec Bimbo, assis sur mon épaule ; je le prenais pour un oiseau perché. Quand nous avions des visiteurs à la maison, il leur sautait dans les bras, les attrapait par les cheveux, leur grattait le cou. Tout le monde faisait l’expérience de Bimbo. Même le pasteur Kohler.

Bimbo était un explorateur. Je lui donnais la fessée quand il faisait des bêtises et qu’il nous volait des choses. Quand il nous dérangeait, Anneliese ou l’une des bonnes le remettait dans sa cage. Je devais me battre pour sa liberté. Je lui ai appris le bon et le mauvais, le noir et le blanc. Il a appris le prix de la paix. Il a appris la peur. Après un certain temps, je n’avais qu’à lui dire : Die bose Schwester kommt – elle arrive, la méchante sœur arrive – pour qu’il se tienne à carreau. Quand Anneliese était à la maison, il faisait ses besoins proprement. Il lisait assis sur le plancher. Il buvait dans une tasse. Après être entré dans sa cage, il refermait la porte avec sa queue. Il obéissait à chaque règle et respectait la chaîne de commandement. Il était civilisé. Mais quand j’étais seule, il m’en montrait. Le singe parfait ! Quand je nettoyais sa cage, il me faisait des embuscades. Il montait sur ma tête et s’y installait, accroupi. Il me pissait sur le front. M’enfouissait la face dans ses aisselles. Il fallait que j’endure ses révoltes, ses attaques, son sabotage, toute sa sauvagerie. Quand j’entrais dans sa cage pour balayer la paille et nettoyer ses dégâts, il s’accrochait au balai. Nous valsions. Et quand c’était terminé et que le temps de le laisser était venu, il chiait de nouveau et me badigeonnait les jambes de merde.

C’est incroyable, tout ce que j’ai vécu, vraiment incroyable. Mais j’ai vite appris comment penser comme un singe. Ça m’a sauvée. Quand il bâillait, c’est qu’il était prêt à bondir. Et quand Bimbo portait son attention dans une direction, c’était qu’il se préparait à attaquer dans la direction opposée. À la fin, je l’attrapais en plein vol !

Le pasteur Kohler avait les yeux jaunes. Trop faible, avait déclaré Père, pour faire le signe de la croix sans faire une pause pour manger une gaufrette.

Evangelisch. Luthérien. Le pasteur Kohler avait l’air misérable. Ses yeux étaient lents. Sa peau était épaisse. Il n’allait pas souvent dehors, pas souvent à la chasse, c’est sûr. En hiver il avait sa toux. L’influenza, sa maîtresse espagnole. Elle se déplaçait dans ses poumons, accrochait son linge sur ses côtes et restait jusqu’au printemps.

Anneliese le connaissait bien. Anneliese s’occupait de l’Église. Elle invitait son pasteur partout. Elle connaissait tous les pasteurs de l’annuaire, mais Kohler était son préféré. Il souffrait sous le regard d’Anneliese. Aussi romantique qu’un vers, il se tortillait en entrant par la grande porte. Il atterrissait régulièrement chez nous. Il y avait un arrangement. Père et lui faisaient affaire ensemble. Anneliese se tenait dans un coin, servait le thé et semblait savoir d’avance tout ce qui allait se passer.

Anneliese me grondait chaque fois que le pasteur Kohler arrivait à la maison, parce que Bimbo n’arrêtait jamais de se gratter. C’était vrai : les poux tombaient de Bimbo comme du sel. Et Bimbo était un grand artiste. Il sautait sur l’épaule du pasteur Kohler et attendait que le pasteur tousse pour lui fourrer ses doigts dans la bouche et ouvrir la sienne toute grande. Ce qui rendait ma sœur folle. Bimbo souriait en montrant ses dents en harmonica.

Ensuite Bimbo s’est mis à chanter. Personne ne pouvait plus l’arrêter. Quand il décidait de chanter, personne ne pouvait lui faire changer d’idée.

Finalement Père m’appellerait : Viens vite, Eva. Remets Bimbo dans sa cage, enferme-le s’il te plaît.

Mais je sais que Père a laissé Bimbo sortir de sa cage une fois, juste au moment où le pasteur Kohler arrivait à la porte. Père jouait aussi le jeu de la vie de singe.

Un jour un désastre s’est produit. C’était à l’occasion d’une sorte de dîner de fête, toute la famille était là, mon père, mon frère et mes sœurs, et le pasteur Kohler, qui avait été invité à célébrer avec nous ; nous étions à table, attendant patiemment le bénédicité. La procédure était élaborée et lente, très lente. Bimbo n’appréciait pas. Il était incroyablement impatient avec nous. On avait mis des couverts d’argenterie et de cristal. Bimbo savait reconnaître des idiots. Les bonnes apportaient la nourriture sur de longs plateaux. C’était absurde. Que faisions-nous donc ?

Durant le dîner, Bimbo s’est mis à chanter. Nous l’avons ignoré. Mais il voulait quelque chose qu’il voyait sur la table. Un poisson, un chou... Il ne voulait pas cesser. Il voulait cette chose !

Il s’est accroupi. Il s’est mis à tourner autour de la table, accroupi, allant à gauche, à droite, jaloux de ce que nous avions.

J’ai dit : BIMBO, NEIN !

Il le savait. Il savait que c’était interdit. Il a tourné le dos, mais tu sais qu’ils ont de si long bras… Ils peuvent faire le tour d’un arbre avec.

Bimbo, va-t’en ! Ça suffit. Bimbo. NEIN.

Il était furieux. Bimbo était macho. Il ne pouvait pas accepter que je le traite de cette façon devant tous les autres. Alors il a saisi la nappe, et la table a fichu le camp, les plats, le dîner, tout. C’était le début, la fin approchait.

Un an plus tard, quand Romy n’était qu’à la maternelle, elle était restée avec lui alors que j’étais sortie de la maison. Elle jouait en face de la cage et lui lisait des histoires. Elle chantait des chansons. Ils apprenaient l’alphabet ensemble. Bimbo faisait des progrès et s’amusait bien avec Romy quand il n’y avait personne d’autre. Mais dès qu’il m’entendait arriver, il se détournait d’elle. Ah, va-t’en, disait-il en grimaçant, laisse-moi seul avec la plus grande. Puis, un jour, Bimbo s’est senti frustré et il a mordu Romy. Il l’a bien mordue. C’est à ce moment-là que Père a dit : Ça suffit, Eva, il faut que tu emmènes Bimbo.

Évidemment il y avait toujours cette rumeur que les singes propageaient la tuberculose. On était donc sans pitié. Bimbo a été dépouillé de ses droits. Il a été pulvérisé, il n’était plus personne. Si quelque chose se brisait, si quelque chose manquait, si quelqu’un avait perdu un anneau ou un chapeau, c’était Bimbo. Tout le monde blâmait le singe. Bimbo était sans défense : quelles que soient les circonstances, on le trouvait coupable. C’était comme la vieille blague allemande. Longtemps avant Hitler, quand un truc moche se produisait, une catastrophe ou un truc affreux, les gens disaient : c’est la faute des cyclistes et des Juifs. Ou des laveurs de carreaux et des Juifs. Toujours les Juifs, ça allait de soi. Dans les contes folkloriques, les blagues, le poison était déjà bien au fond du puits.

Je l’ai emmené au zoo. Je n’avais pas le choix. On a mis Bimbo dans une cage avec les autres singes, une colonie de sept ou huit individus. C’était un endroit horrible. Ils se battaient pour la nourriture. La concurrence était féroce. On ne les lavait jamais. C’était un endroit de merde. Et bien sûr Bimbo ne s’y est jamais fait. Les autres le mordaient. Ils se liguaient contre le plus faible. Ils le roulaient par terre en sifflant, le harcelaient. Bimbo a été persécuté, torturé, et n’a jamais compris pourquoi. Ils le mordaient et le pinçaient, ils étaient sans pitié.

Qui peut assister à un spectacle pareil et ne rien faire ? Tout le monde savait et tout le monde n’a rien fait.

Jour après jour, nous nous faisions nos adieux. J’y allais après l’école et je me tenais devant la cage. Il m’attrapait en sortant les bras et nous nous étreignions. Nous fermions les yeux ensemble. J’ai pleuré durant des semaines. Jusqu’à ce que je me dise : Eva, ça suffit ! Il faut que ça cesse ! C’est fini. C’est l’Allemagne ici. Il y a l’hiver, la neige.

Longtemps après, quand j’ai débuté au théâtre, les autres acteurs me disaient que je devais me débarrasser de mes mouvements de singe. L’empreinte du singe était encore sur moi.


Traduit de l’anglais par Edmond-Louis Dussault

Montréal, juillet 2009


Tuesday, November 3, 2009

Ottawa Book Award Winner

Eva picked up the Ottawa Book Award - fiction category - in October.

Jury Statement:

“A compelling and unique blend of fiction and memoir, Eva’s Threepenny Theatre explores the life of Steinmetz’s great-aunt Eva through her tumultuous childhood in Germany before the Second World War, to her involvement in Brecht’s The Threepenny Opera, to her life in post-war Berlin and her old age in Canada. In an extraordinary feat of form echoing content, the story is told in shards, like glass shattered during Kristellnacht. At times devastating and poignant, at times hilarious, this book is brilliant and profound.”

Friday, October 2, 2009

Finalist for the Rogers Writers' Trust Fiction Award


Eva’s Threepenny Theatre is a finalist for the 2009 Rogers Writers’ Trust Fiction Prize. Established in 1997, the Rogers Writers’ Trust Fiction Prize recognizes Canadian writers of exceptional talent for the year’s best novel or short story collection.


The other finalists are Nicole Brossard for Fences in Breathing, translated by Susanne de Lotbiniere-Harwood; Douglas Coupland for Generation A; Alice Munro for her short story collection Too Much Happiness; Annabel Lyon for The Golden Mean. For more information about the award, visit The Writers' Trust.


All of the 2009 finalists will read during the International Festival of Authors in Toronto on October 28, 2009. Tickets for the event can be purchased online through the IFOA website.The prize winner will be announced at the Writers' Trust Awards on November 24, 2009 at the Isabel Bader Theatre in Toronto.

Thursday, September 24, 2009

rob mclennan's 12 or 20 Questions

rob mclennan has posted 12 or 20 Questions: with Andrew Steinmetz on his blog. Below is an excerpt:

Q9 - What is the best piece of advice you've heard (not necessarily given to you directly)?
A9 - Hold on to the boat.

Q13 - What was your most recent Hallowe'en costume?
A13 - Salman Rushdie.

Q16 - What would you like to do that you haven't yet done?
A14 - Play attacking midfield for Arsenal FC alongside Arshavin and Fabregas.

Q18 - What made you write, as opposed to doing something else?
A18 - When you write you don’t have to open your mouth.

Had enough? NO, then go here.

Ottawa Book Awards

Eva is a finalist for the 2009 Ottawa Book Awards. Hurrah!

Thursday, June 11, 2009

Montreal Review of Books




This is a lovely book, with its thick, rich paper, its French flaps, and its bold red and black graphics. The book's physical appearance cries out for the reader to stop and take careful account of what is written in the pages.


Full review here.

Tuesday, May 19, 2009

Life is what happens when you read, Fiction is what happens when you write

Alex Good of Good Reports.net calls Eva's Threepenny Theatre 'a highly original reflection on memoir'.

One of the hallmarks of what's come to be known as literary postmodernism is the shift of attention away from texts as something made and onto the conditions of their making, emphasizing process over product. In some ways it's akin to the playwright Bertolt Brecht's goal of alienation, deliberately making the audience aware that what they are watching is something constructed by taking them behind the scenes or in some other way outside of their comfort zone. The goal? "To represent the familiar as unfamiliar." The method? "Estrangement, disharmony, detachment."

Which is one way of introducing Eva's Threepenny Theatre, a "fiction about memoir" wherein Andrew Steinmetz reflects upon the life of his great-aunt Eva and (though he fails to get equal billing in the title) grandfather Hermann Hans. Exactly how much of the story is fiction and how much memoir is impossible to say. Steinmetz inserts himself as a character into the narrative - sitting at a table with Eva and recording her voice on a tape recorder, digging into his own memory vault to bring the family chronicle up to date - but even here he doesn't tip his hand. Indeed as the book progresses it becomes harder to figure out who is supposed to be talking, as though the narrative's proscenium arch - Steinmetz's or "Steinmetz's" own point of view - had quietly dissolved.

Full review here.